Un dîner informel réunissait hier les 27 chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union Européenne. Croissance et euro-obligations figuraient au menu. Autant de sujets qui divisent aujourd'hui l'axe franco-allemand.
Hier à Bruxelles, dîner informel entre chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union. Cène européenne. Au centre, Angela Merkel fait grise mine, l'oeil rivé sur les comptes. A sa gauche, François Hollande vocifère « tout doit être mis sur la table ». Près son flamby. Autour d'eux, 25 austères apôtre attendent, pétrifiés par la crise, la fin de l'affrontement. Son dénouement. Merkozy n'est plus, ils ont compris.
En cuisines, Top Chef Van Rompuy a bien travaillé. Le menu est copieux ; bourratif. Starters : le rôle accru de la BCE dans le rachat des titres de dette publique, un recours plus facile au Fonds de sauvetage européen pour renforcer les banques et enfin, l'hypothétique cordon sanitaire au cas où Athènes jouerait la faillite après les élections de la mi-juin. Ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre. Reste le plat de résistance allemande. La choucroute des euro-obligations.
Longtemps au régime, François Ier a faim. Mais il ne se laisse pas conter de salades. Y a bon euro-obligations. Mutualisation des dettes publiques ; emprunts communautaires. L’Italien Mario Monti et l’Espagnol Mariano Rajoy y mettent leur grain de sel : eux aussi croient en la recette. Toute façon, Mosco a déjà prévenu Schäuble lundi, à l'apéro : « Des compromis sont possibles. Nous comprenons leur préoccupation sur la stabilité budgétaire, mais ils doivent comprendre notre préoccupation sur la croissance ».
« Croissance », la pomme de discorde d'un dîner déjà plombé par l'annonce de l'OCDE mardi, d'une « zone euro sans croissance en 2012 ». Quid des futurs banquets ? Le thème, cher au gouvernement français, est dégobillé par des Allemands aujourd'hui friands d'orthodoxie budgétaire ; de discipline collective. Pour éviter le pugilat, passer aux tapas. Les banques espagnoles inquiètent, les 27 s'indignent et d'un commun accord, frôlent l'indigestion.
Fin du gueuleton. Demain, y a des élections à la maison. Hollande joue la majorité à l'assemblée, Merkel sa survie l'an prochain. D'ici là, Conseil européen fin juin ; un énième « sommet décisif » et une nouvelle occasion pour le président normal, de ripailler à la cantine des 27. A moins qu'Angela ne l'inviter dîner aux chandelles. Ca prend le choux, Bruxelles.
Ted Odolant
Jean-François Copé tient la barre d'un navire UMP balloté par la vague socialiste du 6 Mai. A l'approche des législatives, la ligne politique du parti tient en un mot, et à un fil: celui de l'unité. Avec cette temporaire union sacrée, le candidat potentiel à l'Elysée en 2017 a trouvé le mot clé pour asseoir son autorité face aux autres ténors du parti. Retour sur le parcours d’un ambitieux dans la tourmente du changement.
Jean François Copé est un homme ambitieux, et ne s'en cache pas, « il en a même fait un étendard » ajoute Antoine Guiral de Libération. Respectueux de l'appareil du parti, il s'est pourtant« profondément réjoui de la défaite de Nicolas Sarkozy ». L'échec de son mentor le place en effet en position de force pour les prochaines semaines. Si le patron de l'UMP a appelé à l'unité, c'est c’est pour mieux retirer les dividendes politiques de la « cohésion » qu'il désirait au soir du 7 Mai, à la sortie de la réunion de crise du bureau politique de l'UMP.
Habile gestionnaire, Copé capitalise en tant que secrétaire du parti d'abord, en prouvant sa capacité de rassemblement: « ce sera mis à son crédit » juge Guiral. En candidat potentiel à l'Elysée en 2017 ensuite, en restant dans le fauteuil du patron de l'UMP, tremplin vers l'Elysée.Copé est armé pour briguer le fauteuil présidentiel. Il a mis toutes les chances de son côté, construisant patiemment ses amitiés et ses prises de position en fonction de cet objectif avoué.
« Un OVNI politique »
Idéologiquement, Copé a construit sa propre chapelle, et commencé à faire des émules. Qualifié d' « OVNI politique » par Antoine Guiral, l'énarque a su faire le grand écart entre ses premiers engagements gaullistes auprès d’Alain Juppé et les positions économiques libérales qu'il s'est peu à peu forgé « auprès d'anciens de DL » d’après Antoine Guiral (Démocratie Libérale, le parti fondé par Alain Madelin en 1997 NDLR).
Adepte de la realpolitik, Copé a construit sa carrière sur ses qualités de stratège et non sur un engagement. Seuls points sur lesquels il n'a jamais bougé: son rejet de Mai 68 et son aversion pour l'extrême-droite, qu'il « haït plus que tout ». « Il rejette la domination culturelle de la gauche et se bat pour imposer les idées de la droite dans le débat public » résume Antoine Guiral. Un engagement qui tombe à pic au moment où le discours de l'UMP se trouve phagocyté par le FN et dénoncé par le PS. Coiffé de la double casquette gaulliste/libérale, Copé pourrait bien satisfaire le noyau dur de l'UMP, et maintenir l'identité du parti autour de ses deux tendances qu'il « incarne plutôt bien » aux yeux du journaliste de Libération. Seule interrogation soulevée par Antoine Guiral : « la capacité de Copé à reprendre les thèmes frontistes de manière plus républicaine ».
Copé Hollande, même trajectoire?
Politiquement, Copé détient deux armes de poids. Un fief électoral qu'il a quadrillé et « qu'il fait maintenant prospérer », à Meaux, et un parti à sa main, l'UMP. Sa situation n'est pas sans rappeler celle de François Hollande, en charge de la reconstruction du PS en 2002. Antoine Guiral insiste: « C'est là où Copé excelle, il a travaillé sa circonscription et a forgé l'âme du parti ». Assez pour ne pas s'affoler pour son siège de député: en 2007 il avait remporté le scrutin au premier tour avec 54% des voix. À la tête d'un parti divisé, légitimé par un ancrage profond dans sa circonscription, Copé se trouve dans la même situation que Hollande en 2002. Pour le même résultat?
L'«homme pressé»
Frederic Dumoulin et Sollen de Royer citent le principal trait de caractère de Jean François Copé dans le titre de leur ouvrage: Copé, l'homme pressé . Pour lui, chaque élection est un nouveau marchepied vers un objectif depuis longtemps avoué: l'Elysée. Lorsqu'il perd les élections régionales d'Île de France face à Jean-Paul Huchon en 2010, il peste: « je viens de perdre 10 ans ». Le ton est donné, Copé veut poursuivre son ascension, et vite. Prochain obstacle: le congrès du parti en Octobre 2012, où les militants désigneront le nouveau chef. Comme à son habitude, Copé désamorce les pièges sur sa route en multipliant les gages d'ouverture, espérant ainsi court-circuiter Fillon. Antoine Guiral se fait peu de souci pour lui : « c’est un homme de notre temps, téléphage, capable de faire le show devant un public Il s’est beaucoup inspiré de Nicolas Sarkozy dont il est proche». Il a fallu 10 ans à Hollande pour se présenter après 2002. Copé s’en donne 5 pour triompher.
Barthélémy GAILLARD
Une semaine pour écrire son mémoire, tranquillement et loin de l’agitation parisienne, chez ses grands-parents, l’idée avait du bon. Sauf quand ces derniers habitent Bourges, et que le premier festival de l’année, le Printemps de Bourges, s’y déroule au même moment…
La rue Henri Sellier est, 360 jours par an, un havre de paix au cœur de la Préfecture du Cher. Pendant 5 jours, cependant, elle se mue en artère passante qui irrigue d’un flot incessant de festivaliers bobo les allées Gainsbourg, Barbara, Miles Davis et Léo Ferret du Printemps de Bourges. L’événement n’est pas nouveau, c’est la 36e édition, et réuni généralement plus de 50 000 musicos. Mais pour une fois, il tombe pendant les vacances scolaires.
Chaque soir (comprenez à partir de 13h !), la musique entre en scène. Et, la cité Jacques Cœur bat comme un métronome. Tous les styles sont là. Le bouzouki tutoie la cithare, le piston répond à la mandoline, la viole de gambe s’encanaille avec le synthétiseur. Une véritable communion sonore à chaque coin de rue. C’est à qui jouera le plus fort pour emmerder l’autre ! Quatuor à cordes contre groupe punk aux amplis qui saturent, le soliste virtuose en queue de pie côtoie le clodo qui tape sur ses litrons. La polyphonie devient cacophonie et nous enivre. La rue Henri Sellier est prise en étau : d’un côté le Phénix (grand chapiteau de 6.000 places) et les espaces 22 Ouest et Est. De l’autre, les scènes jeunes talents du Crédit Mutuel et de la Région Centre, qui émergent d’une forêt de marchands du temple. J’ai le choix entre une chambre de chaque côté de l’appartement. Une décision qui n’a rien de « cornélien » puisque à l’Est comme à l’Ouest, les décibels sont les mêmes, et les concerts se prolongent aussi tard dans la nuit. Quitte à ne pas fermer l’œil, autant que la musique me plaise. C’est donc après une minutieuse analyse du programme que je me décide pour le côté Ouest (celui du Phénix).
Le Phénix renait de ses cendres chaque année pour accueillir des artistes qui ont déjà fait leurs preuves. Ce soir, Groundation, Danakil ou encore Zebda.
Calfeutré à partir de minuit dans ma chambre, je cherche le sommeil et trouve finalement… Shaka Ponk. Pour ceux qui ne connaissent pas, ce groupe français ne chante pas vraiment des berceuses. Les carreaux saturent à chaque vibration, le lit vrombit sur les basses, les portes sifflent quand les aigus sonnent. J’ai l’impression que l’on joue dans la chambre d’à côté. Après une courte nuit, je me mets au travail dans le bureau, en compagnie de Total Warr, Dead Rock Machine et Général Elektriks, à pleins tubes. Les noms de ces groupes vous laissent supposer du tempo de la musique. Finalement, je décide d’aller faire un tour dans les entrailles de cette bête à bruit.
Hot-Dog, fumette et France Inter
A peine sorti de l’immeuble et bravant une pluie qu’on croirait bretonne, je déambule dans les allées du festival (qui n’a de Printemps que le nom). De chaque côté des ruelles dessinées par les scènes et les stands, des rastas africains proposent sur des rythmes reggae, bobs, foulards, t-shirts lumineux, tuniques et sandales. Bon goût et élégance sont de mise. Cà et là, des marchands exposent sous leurs vitrines de fortune grinder, pipes et chichas. De jeunes hippies un peu marginaux s’y pressent. Tous les cinquante mètres, kebabs, sandwicheries et crêpes à profusion. Il y a même, un grec bio ! Petit rappel, la spécialité culinaire de Bourges est la galette aux pommes de terre. J’en demande à un kebab du cru, il ne connaît pas.
Même si les clients ne sont pas au rendez-vous, les vendeurs gardent le sourire, évoluants dans un flou de senteurs illicites.
Si la musique peut égayer les esprits, le mauvais temps et la faible fréquentation de cette édition dépriment cependant les commerçants. Nicolas (prénom d’actualité), un crêpier installé Place Seraucourt confie louer son petit stand 2.000 euros pour la durée du festival. A 2 euros la crêpe en moyenne, il lui faudra en vendre au moins 1.500 pour rentrer dans ses frais. D’autant qu’il n’est pas le seul sur la place de Bourges à faire tourner la pâte sur le billig. Les clients sont rares, rebutés par la pluie et moins enclins à dépenser qu’avant. «Ils regardent, mais ce ne sont pas les yeux qui achètent », lâche t-il dans un sourire.
Les réclames et affiches pour les concerts décorent le moindre centimètre de mur, contribuant à l'esprit festival du Printemps.
Sur les rives de l’Auron, le petit cours d’eau qui structure l’espace du festival, et près du Palais d’Auron, les chaînes de télé et les stations de radio ont établi leur QG. France Inter et le Mouv’ ont dressé un studio et délocalisé certaines de leurs émissions. A quelques encablures, des journalistes de France 3 Centre essayent, comme ils peuvent, de trouver un endroit abrité pour une interview d’Orelsan. Ce sera sous un gros peuplier, à la « va comme j’te pousse ». Un peu partout, des espaces sont réservés aux professionnels et au personnel du Printemps (700 personnes en tout). Les « catering», nom qui en jette plein la vue pour désigner une cantine professionnelle, sont farouchement gardés pour éviter les pique-assiettes. Et il y en a !
Tous les jours, le Mouv' ouvre son antenne aux jeunes artistes en direct de Bourges. France Inter restransmet Les Affranchis d'Isabelle Giordano.
Des artistes pas donnés
Pour pouvoir se payer les concerts de leurs rêves, certains ont fait le choix de planter leur tente dans la trouée verte, gigantesque promenade ornée de grandioses platanes. Il y a une bonne quarantaine de toiles, mais c’est dérisoire par rapport aux autres années, où cette allée prend habituellement des airs de Woodstock. Sous une pluie battante, des silhouettes s’extirpent de leurs frêles abris et pressent le pas pour se mettre au sec. Si la solution camping est un choix pour certains, c’est une nécessité pour d’autres.
Vue du Magic Mirrors au premier plan, un lieu de concert reservé aux VIP et journalistes. A droite, on devine le 22 Ouest/Est. Au fond, le Phénix et les hauts platanes de la trouée verte.
Sous la toile, plus imposante cette fois, du Phénix, le prix des locations n’est pas toujours bon marché, même s’il reste loin des tarifs parisiens. Une soirée en compagnie du duo Brigitte, de GiéDré, Nadéah et de Bénabar coûte 36 euros. Charlie Winston, Selah Sue et Arthur H se monnayent quant à eux 32 euros. A côté de cela, des petites salles et une vingtaine de bars du centre ville proposent de faire découvrir de nouveaux talents pour des prix bien plus raisonnables. Le « PDB » est d’ailleurs un formidable accélérateur de carrière pour les artistes qui s’y produisent. Les groupes Revolver, François & The Atlas Mountains ou encore The Black Seeds comptent parmi les bonnes surprises de cette année. Il y en a d’autres, c’est entendu.
Même si le festival tombe cette année pendant les vacances scolaires, les rues sont un peu plus vides que d'habitude.
Ce vendredi après-midi, alors que la pluie tombe toujours sans intermittence, les gendarmes sont presque aussi nombreux que les festivaliers dans les allées du Printemps. Un invité de marque est attendu. Il ne vient pas pour chanter et encore moins pour jouer du pipeau. Quelques heures plus tard, les camions bleus des compagnies de CRS ont disparu. François Hollande aussi. Son point presse, à lui, était gratuit...
Vendredi soir, les allées du festival s'étaient peuplées de jeunes armés de bouteilles aux mixtures inconnues. Au second plan, le Palais d'Auron (2400 places) où François Hollande est passé en coup de vent.
Après en avoir pris plein les esgourdes, je rentre me (re)mettre à l’écriture de mon mémoire, comme si j’étais dans la coulisse d’Alex Beaupain, en plein concert. Finalement, l’avantage d’habiter au cœur du festival est de pouvoir profiter de tous ses événements pour pas un rond. Un Printemps de bourges… pour les pauvres, en somme !
Péo
L'emblème historique du Printemps de Bourges.
Progressivement évincée par la domination de Bordeaux et Toulouse, la préfecture du Lot-et-Garonne ne cherche pourtant pas à se réinventer, et reste avant tout attachée à sa quiétude et à sa douceur de vivre.
“Agen, Agen, deux minutes d'arrêt”. Cette petite phrase, inlassablement prononcée par le contrôleur avec le même accent ensoleillé, n'a pas changée depuis des années, et c'est tant mieux, car elle marque pour moi le véritable signal du retour. Le train s'arrête lentement, comme à l'habitude, et je débarque sur le quai de la gare, située au pied d'un joli coteau escarpé.
Dehors, c'est un véritable défilé de voitures qui récupère les visiteurs fatigués. Pour tout dire, il est rare que personne ne soit attendu : on passe en effet à Agen plus qu'on ne s'y arrête réellement. Coincée au beau milieu de la ligne droite qui relie Bordeaux à Toulouse, la ville s’agace aujourd'hui de l'influence de ces métropoles. Les Agenais n'en tirent aucun fatalisme mais regrettent parfois d'assister impuissants aux conséquences de cette inégale rivalité. Malgré ses belles maisons à colombages et ses nombreuses petites places, la ville ne parvient plus à relancer la dynamique de certains quartiers. Les boutiques traditionnelles, qui faisaient le charme des faubourgs, se sont doucement éteintes. Les grands magasins qui les ont remplacés s'établissent hors de la cité dans des zones commerciales en pleine expansion, où ils sont aujourd'hui concentrés.
Aux alentours d'Agen, on se trouve alors à Boé, au Passage ou à Bon-Encontre sur des terres en transition rapide. Face à l'urbanisation croissante, les agriculteurs se sont presque tous repliés vers les cieux plus cléments d'un arrière-pays riche et fécond. Les champs qui entouraient leurs maisons à perte de vue sont maintenant rognés par des routes et des constructions sans histoires et sans âmes. Au détour d'un chemin, il est possible de croiser quelques paysans rieurs, au patois chaleureux, mais ces derniers cèdent progressivement la place aux classes moyennes encore irrésolues à la vie citadine. En résulte un paysage hybride, dont les tonalités campagnardes sont vouées à court terme à se dissiper.
Ambiance paisible
Ainsi, les fonctions de commandement de la ville, autrefois puissante, se sont peu à peu érodées. Comme Montélimar existe pour son nougat, Agen n'est plus connu que pour ses pruneaux. La principale fierté des Agenais n'est cependant pas à trouver dans le succès de leur savoureuse «perle noire». Depuis longtemps, leur cœur bat en réalité pour l'équipe de rugby locale, dont les exploits répétés au stade Armandie sont devenus autant d'occasions de narguer les gros, les riches et les puissants dans un concert de satisfactions unanimes. Plus qu'un club, le SUA est avant tout le symbole d'une ville qui, en dépit de vents parfois contraires, refuse de se lamenter. Pour les habitants, l'essentiel est ailleurs, et réside dans la douceur de vivre qu'ils ont su préserver.
En effet, bien loin de la frénésie qui saisit les métropoles, les heures à Agen s'égrènent lentement. Depuis toujours, les Agenais ont le talent rare de prendre le temps d'exister. Selon l'âge, ils partent en villégiature familiale le long du fameux Pont-Canal ou se retrouvent pour des soirées arrosées entre amis place Jasmin. De cette simplicité découle un attachement profond avec ce que la vie offre de plus vrai et de plus authentique. Pour preuve, les célébrités "du coin" s'appellent Michel Serres, l'académicien, et Francis Cabrel, le chanteur. Récemment, c'est Candice, de Danse avec les stars, qui a provoqué l'admiration et les commérages en ville.
Quand il marche dans les rues, le flâneur peut de prime abord trouver qu'elles ne donnent pas tellement à voir, à entendre ou à sentir. Hors du centre, plutôt agréable, les bâtiments peuvent se résumer à un ensemble uniforme de maisons pâles et silencieuses. Le bruit de la ville se limite au passage des voitures, parfois au vrombissement d'une mobylette débridée. La seule odeur qui s'offre franchement est celle de la neutralité. Mais cette impression est un leurre. Le visiteur découvre rapidement qu'il flotte en réalité dans l'air comme une atmosphère apaisée, propice à la quiétude. Les amoureux se retrouvent sur les bancs du Gravier ou sur les berges des cours d'eau, à l'abri des arbres. Les enfants jouent avec insouciance sur la pelouse du jardin Jayan. Les plus vieux, occupés par leur partie de pétanque ou leur verre d'Armagnac, les regardent du coin de l’œil, le sourire aux lèvres, en se remémorant les jours heureux.
Les méandres de la Garonne
On y emprunte encore la route de Layrac, ou la route de Toulouse, en ignorant que ces routes sont des rues qui ont des noms. La boîte de nuit s'appelle l'Eldorado, la salle de spectacles le Florida, autant de références exotiques faites pour l'évasion, dont rêvent tant de jeunes Agenais. Ils sont pourtant bien peu à partir. Profondément attachés à leurs racines, ils estiment souvent qu'il y a beaucoup à gagner dehors, mais aussi beaucoup à perdre. Comme leur parents avant eux, ils ont élevé au rang de privilèges la douceur du climat, le jaune "vraiment jaune" des œufs et le goût du foie gras.
J'ai moi aussi appris à accepter les légers défauts d'Agen pour mieux finir par les aimer. Car le bonheur ici est une question de mentalité : il se cherche et se trouve. Ainsi, là où certains ne voient qu'un long fleuve tranquille, l'observateur avisé peut déceler dans les méandres et les crues de la Garonne les ferments d'un caractère farouche, propre aux enfants du pays, comme si la braise couvait encore sous les cendres. Avec le temps, on surprend dans l'hospitalité des regards et dans la gouaille des Agenais, toutes deux héritées des gascons, une chaleur comme nulle autre pareille. Partout où je vais, je me réclame d'ici, et je sais que j'y finirai mes jours - comme je les ai commencés.
Une nouvelle fois, avec amertume, je laisse derrière moi la «ville des pruneaux», où murmure la Garonne, et dont les habitants me sont à la fois tous étrangers et infiniment précieux. Demain, ils reprendront leur savoureuse routine quotidienne, qui les mènera des trottoirs animés du boulevard Carnot au parvis de la paisible cathédrale Saint Caprais. Le tout dans une incroyable sérénité, puisque à Agen, les gens revendiquent avec fierté ce destin simple et sans fioritures. De l'avenir, ils n'ont pas grand chose à craindre ni à espérer. C'est là l'essence même du charme agenais.
Christophe Gleizes
Avec ses 8000 habitants, la cité du Luth de Gennevilliers est l’une des plus importantes du 92. Souvent oubliés dans la campagne, ses habitants ont pourtant un avis tranché sur les questions politiques. Rencontres.
L’Avenue Lucien Lanternier n’est pas une rue, mais une frontière. Côté sud, de petits pavillons de banlieue en enfilade et quelques immeubles signent la dernière limite de ce qui s’appelle encore la ville. Côté nord, les hautes tours et les longues barres ondulées surgissent. La « coupure » est passée, ici commence la cité. « Même la BAC y laisse des plumes », s’amuse Lantar, jeune artiste rencontré au Luth,dans l'un de ses raps.
Dans les rues de la cité, les affiches de campagne sont rares et souvent vandalisées. « Les militants de Mélenchon n’osent même pas venir en placarder ici, souligne Idris, habitant du Luth. Pour Le Pen, c’est même pas la peine ! L’affiche la plus proche que j’ai vue d’elle est aux Courtilles ».
Et ce ne sont pas seulement les affiches de campagne qui manquent. « Je n’ai pas le souvenir d’avoir été démarché par des militants. Peut-être qu’ils sont venus, mais il fallait avoir de la chance. Et les candidats, ça m’étonnerait qu’ils mettent les pieds ici un jour »,ajoute t-il. A quelques centaines de mètres de là pourtant, lorsque l’on s’enfonce dans les centres d’Asnières et de Gennevilliers, les distributions de tracts se multiplient sur les marchés et zones de chalandise. Pour les habitants de la cité, il ne reste que les débats télévisés et les émissions de radio. Interactions moindres, donc.
Entre police et espoir
Néanmoins, les habitants sont loin d’être désintéressés par la politique. Catherine, grand-mère d’une petite fille, vit au Luth depuis toujours. Souvent, elle se propose pour dépouiller les soirs d’élections : »Contrairement à ce que l’on pense, les jeunes votent beaucoup et c’est bien. Ici, c’est une terre communiste, et ce n’est pas près de changer ». Mais Catherine regrette que les thèmes qui concernent sa vie de tous les jours ne soient jamais abordés. « Le tramway va bientôt passer sous mes fenêtres et relier le Luth à Saint-Denis. Ce sont des bandes rivales, il y aura des affrontements, c’est évident. Or, je n’ai jamais entendu une seule mesure concernant ces deux cités, qui sont parmi les plus actives de France. »
Un peu plus loin, Medhi, 19 ans, discute avec deux amis. Casquette vissée sur la tête, il « check » sans cesse d’autres jeunes qui passent à ses côtés. Après une hésitation sur le nombre de candidats à la présidentielle : « ils sont trois… euh quatre… c’est ça ? », le lycéen en terminale STI livre sa vision de la politique. « Le problème c’est pas le halal, même si on en parle beaucoup en ce moment. Pour nous, c’est la police. Sarko a carrément changé notre cité mais souvent en façade. Il y a des caméras partout (il fait un tour sur lui même et en montre deux du doigt), mais les jeunes se retrouvent maintenant dans des rues abritées ou dans les halls des immeubles. Je pense voter Hollande, mais est-ce qu’il tiendra ses promesses ? S’il le fait, ça sera bien. Mais je trouve qu’il a du vice », lâche t-il.
Ses amis réagissent parfois : « si DSK s’était présenté, il aurait explosé le score dans les banlieues, on l’aime bien ici ». Et Sofiane, 18 ans, de conclure : « de toute façon, le vote n’est pas une habitude dans ma famille. Ma mère n’a pas la nationalité française et mon père est plus préoccupé par le loyer à payer que par la campagne ».
Péo
L'histoire de Naples commence avec le diable. Sous des airs angéliques, la ville située au pied du Vésuve, offre un spectacle surréaliste à quiconque a le courage d'arpenter ses rues. Et n'est pas à une contradiction près. Un voyage privilégié au coeur des terres de la mafia, de Maradona, de la pizza et de Padre Pio.
- "L'espace urbain est le théâtre habituel des manifestations du hasard." André Breton -
Le souffle du Vésuve chauffe la nuque de Naples, en nage. La ville sue et s'ébroue dans les eaux du port. Le pain de soufre marque la prégnance du site sur la vie de ses habitants.Théâtre urbainLever de rideau. La cuvette napolitaine devient théâtre antique, plein de bruit et de douceur. C'est la géographie du lieu, et non la ville, qui plante le décor de la scène. Trois îles soeurs, Capri, Ischia et Procida achèvent de former le cercle de la baie de Naples. En face, les collines en terrasses sont autant de gradins surplombant la scène. Comme un signe, les feux d'artifices des dealers sonnent les trois coups du premier acte. Mais surtout l'arrivée du nouveau stock de dope. Ils rythment la fable napolitaine, orchestrée par la ville. Décor planté, metteur en scène désigné, l'intrigue peut se dénouer.
Les habitants, locataires du diable, ont fait un pacte avec Naples. La ville anime quiconque accepte de se lover dans les méandres de ses rues et les pentes de ses collines. Comme sa voisine la mer, elle s'empare de l'homme, lui offre un rôle et un siège de spectateur. Qui sait se couler dans ce flot vit Naples, sans aucun but précis, si ce n'est la conscience de son existence.
De sa coexistence, aussi. Entre acteurs et spectateurs, passants, scooters, et commerçants, rassemblés dans ce culte du bon vivre. Naples redimension ne selon son bon vouloir espace, temps, et sentiments. Plus surréaliste que classique, la ville n'applique la règle antique de l'unité ni pour le lieu, ni pour le temps, ni pour l'action.Ô temps, surprend ton hommeQuand l'étroitesse des rues du centre historique chasse la lumière des façades, le parc de Capodimonte, au sommet de la colline, dévore encore les derniers rayons du soleil. Ici, les gens n'ont pas une minute à perdre. Leur vie est déjà consacrée au temps libre. Pas question de batailler pour vivre son temps. "Si tu le sens passer, c'est que tu le vis, non?" me répond Alberto, natif de la région.En ce début d'après-midi, les scooters sont de sortie. Pourtant, point de vrombissement de moteurs, j'entends plutôt le ronflement des conducteurs, allongés sur leur Vespa pour la sieste. On vit plus qu'on ne passe dans ces rues étroites.Vue de l'extérieur, Naples est sans dessus dessous. Elle s'avère être sans dehors ni dedans. C'est l'origine du casino, le bordel en italien. Des serveurs en costume, le plateau fumant de café, marchent dans les rues. Ils vont servir les commerces voisins. Les habitants des pallazi, ces anciens hôtels particuliers du centre ville, nouent leur panier à une cordelette. La hotte file du 6eme à l'épicier du rez-de-chaussée. Puis remonte aussitôt, chargé des courses du jour.Au détour d'une ruelle du quartier espagnol, quatre hommes installent une table sur les pavés. Une Vespa franchit le barrage en raclant les murs. Il passe sans broncher.Contre mauvaise fortune bonne soeurLes heures de marche s'égrènent, le hasard s'amuse des rencontres entre passants et spectateurs indolents. D'un bond de côté, j'évite de justesse un quad, conduit par deux filles grassouillettes vêtues à l'identique. Interdit, j'observe la course hésitante du bolide, quand des cris perçants me font tourner la tête. Lancée à leur poursuite, une bonne soeur sexagénaire vocifère, appelant les chérubins à la prudence. La course poursuite est inégale, elle cesse au bout de dix mètres. La religieuse, bras levés au ciel, s'adosse au mur. Heureusement, la nonne haletante retrouve calme et dignité. Elle se signe devant une statue fleurie de Padre Pio.Ce personnage ponctue les rues de Naples. Statufié dans les cours intérieures, peint sur les murs de la ville, il règne en maître dans les coeurs napolitains. Seul Diego Maradona, roi du stade San Paolo, menace son monopole.Amour païen de PioMalgré cette célébrité, difficile d'éclaircir le mystère de Padre Pio. Pape pour certains, compagnon de Mère Théresa pour d'autres, il reste un illustre inconnu. Et le symbole de cette ferveur religieuse napolitaine, qui, paradoxalement, se manifeste sous des airs quasi-païens, comme dans la cour de l'église Santa Chiara.
Le pochoir de la Venus de Milo, abrité par l'olivier, donne des airs bibliques d'Eve à l'ingénue beauté. C'était sans compter ce phallus taggé, en forme de pied-de-nez. Sexe, chrétienté et antiquité réunis sur un seul mur, au pied d'une des quatre cent églises de la ville.
Revenons au Padre Pio. Il aura fallu attendre un dîner chez Alberto pour avoir la version exacte de sa vie. Bien qu'athée convaincu, mon hôte connaît l'histoire de la Campanie et ses personnages. D'un ton sarcastique -il raconte d'abord que Padre Pio est un alter ego de Sean Connery et Obi Wan Kenobi- il m'explique que le padre est un moine capucin né à la fin du XIXeme, canonisé par l'Eglise romaine pour avoir souffert des mêmes stigmates que le Christ. Pio portait en effet des mitaines pour cacher ses plaies aux mains, semblables à celles de Jésus crucifié.
Padre Pio, prêtre, Jedi ou James Bond?
L'identité du héros ganté éclaircie, Albert s'adonne à sa religion, le café. La céfetière une première fois purifiée par la cuisson à l'eau, il tasse habilement "l'or noir", puis, inch allah, attend le résultat. Délicieux, "évidemment, sinon, pourquoi serait-ce ma religion?" triomphe-t-il.A Naples, les choses se tiennent là où on ne les attend pas. La religion se glisse dans le marc de café. Les rares clochards s'installent sur le flanc de la colline la plus riche. Sur les poubelles, moins présentes qu'on ne pourrait le croire, est inscrit "urne électorale". Les espaces verts surgissent d'entre quatre voies. La ville déploie les pouvoirs de la fortune, nourrit les dialogues entre les personnages, lie un million d'habitants dans la même envie de vivre. Certains voudraient asisster à un impossible dénouement, obtenir une réponse de Naples, mettre des raisons et des motivations sur le hasard. Quand d'autres respectent le pacte, et vivent.Barthélémy GAILLARD
L'hippodrome d'Agen accueillait le mercredi 21 mars une course du Quinté +. L'occasion de s'intéresser au public, plutôt passionné, qui garnit les tribunes, animé par l'amour du sport et celui du pari. Avec la victoire à la clef?
«Allez le 11, allez! Vas-y! … Ouiiiiiii!» Au terme d'un final haletant, «Roquepine Blanche», la puissante jument montée par Dominik Cordeau, vient de s'imposer devant le numéro 12 «Prince du Verger» et Martin, 42 ans, est aux anges. Ce grand amateur de sport hippique ne pouvait décemment pas manquer le Grand prix de l'hippodrome d'Agen, où les meilleurs drivers de l'hexagone s'étaient mercredi donnés rendez-vous. A sa grande satisfaction, il a eu le nez creux, et a réussi à «miser sur le bon cheval».
Selon les mots de la directrice de l'hippodrome Eliette Debono, Martin est ce qu'on appelle ici un «aficionado». Comprenez un habitué et un passionné, qui suit les courses toute l'année, qu'il pleuve ou qu'il vente. Mercredi, le temps était plutôt à l'orage mais cela n'a pas empêché le public de venir en nombre, afin de suivre «cet événement phare sur le plan national», retransmis en direct à la télévision.
Pas de recettes miracles
La passion du quinté, Martin l'a depuis tout petit. «C'est mon père qui m'a donné le virus» confie-t-il dans un sourire. Il faut dire que cet univers a de quoi plaire, même pour le néophyte. A la seule évocation du nom des concurrents en lice, le visiteur est immédiatement transporté dans un monde séduisant aux sonorités loufoques et exotiques. Les chevaux, aux gabarits assez impressionnants, s'appellent «le Pétillant», le «Pot-aux-roses» ou la «Royale Géraldine», autant de noms qui incitent au voyage et à la rêverie. Dans les gradins, on a l'impression d'être transporté dans un pays étranger, où les spectateurs parlent un langage bizarre fait de «couplé», de «sulkys», de «placé» et de «gagnant». Les jockeys annoncent la couleur en affichant des tenues bariolées. On sent rapidement qu'il va y avoir du sport, et surtout du spectacle.
Les habitués eux se repèrent facilement dans la foule amassée en tribune: ce sont ceux dont les yeux brillent le plus. Accessoirement, ils tiennent aussi à la main le «très impartial» journal «Paris Turf», dans lequel ils jettent des coups d'oeils fréquents pour chasser la nervosité qui les guette. Martin avoue néanmoins «ne pas trop écouter les conseils des journalistes». Pour faire son choix, il regarde d'abord «la performance des chevaux lors de leurs dernières apparitions et la réputation des drivers». Car une course, qu'on se le dise, «ça s'étudie». Il n'y a cependant pas de recettes miracles. «S'il y en avait une, je serais riche» s'amuse la directrice Eliette Ebono.
Quand on demande à Martin si ses paris se révèlent efficaces, il avoue, sans trop y toucher, «gagner un peu». Il explique: «On espère toujours parier sur les bons concurrents, mais bon, avec 15 partants au départ, les probabilités sont faibles». D'autant plus que, de l'avis de tous, «il y a souvent des surprises». «Là j'ai joué le 11, le 12 et le 14. J'ai aussi mis une petite pièce sur le numéro 10».
La victoire en bout de piste
Une attente fébrile précède le départ. Le silence se fait dans les gradins, où la crispation est palpable. Soudain, les chevaux s'élancent au galop, dans un vacarme étourdissant. Le speaker commente la course à un rythme effréné, ce qui donne à la scène une ambiance survoltée. D'emblée, la foule se tend, se dresse pour voir les chevaux dans le virage opposé, affiche une mine concentrée. On montre du doigt le peloton compact lancé à pleine vitesse, en chuchotant quelques observations avisées à l'oreille des complices. Des murmures approbateurs ou mécontents accompagnent chaque dépassement. Les plus agités montrent des signes de dépit, tandis que les novices, accoudés aux barrières, trépignent en espérant voir leurs prédictions réalisées.
Le premier tour de piste se termine et les chevaux choisis par notre ami semblent mal placés. Ce dernier, impassible, le regard au loin, se veut néanmoins rassurant. «Le 11 est pas si mal, là il gère son truc, et je pense que le 14 va revenir. Ce n'est pas grave, la course se joue souvent dans la dernière ligne droite». Sages paroles. Les sourcils de Martin se froncent néanmoins lorsque le numéro 10 est brutalement disqualifié. Il ne parle plus, analyse la course en son fort intérieur, recherche quelques motifs d'espoir. Finalement, son vœu se réalise : au terme d'une belle remontée, son favori arrache la victoire sur la ligne.
Engagé dans son tour d'honneur, le driver félicite son cheval, qui a su répondre aux attentes, en lui caressant la croupe. Satisfait, Martin peut alors se lever avec le sourire et se diriger vers les guichets, afin de récolter les fruits de sa clairvoyance. Et cela peut rapporter gros. Mercredi dernier, ceux qui ont joué les numéros 11-12-7-14-15 ont pu remporter près de 3105 euros pour un simple euro parié. Aujourd'hui, la chance -ou plutôt la réussite- était du côté de Martin. Avant de s'évader, l'esprit déjà tourné vers les sept autres courses de la journée, il conclut, philosophique : «Parfois on gagne, parfois on perd. Il y a une part d'impondérable. C'est là tout le charme du quinté».
Christophe Gleizes
|